Refaisons du travail une aventure collective !

Refaisons du travail une aventure collective !

Vous souvenez-vous de Fight Club, ce film des années 90 mettant en scène un cadre de société d’assurances créant un club de combats clandestins pour conjurer l’ennui qu’il éprouve dans sa vie professionnelle ? Selon Bernard Cova, enseignant-chercheur en sociologie à la Kedge Business School, cette fiction est en passe de devenir une réalité et même un marché, en raison du goût croissant des CSP+ pour les pratiques sportives extrêmes (1).

 

 

QUÊTE D’ÉMOTIONS PARTAGÉES

 

 

“S’infliger une souffrance est une conduite de plus en plus répandue chez les cadres occidentaux, non seulement dans les courses à obstacles mais aussi dans les sports de combats et les trails ou courses à pied dans la nature”, observe le chercheur. Comment expliquer ce comportement apparemment paradoxal dans une société valorisant le bien-être ? Pour répondre à cette question, il s’est particulièrement penché sur le succès insensé de la Though Mudder, un parcours d’obstacle inspiré de l’entraînement des forces spéciales britanniques ayant déjà séduit plus de 3 millions de participants de par le monde depuis 2010.

À l’issue d’une immersion dans cette course, Bernard Cova estime que “l’explication de son succès se trouve dans l’évolution du monde du travail”. En effet, “beaucoup de participants vivent un quotidien au bureau fait d’ennui”. Or, les hommes et les femmes qui paient pour franchir des murs hérissés de barbelés, ramper dans la boue ou plonger dans l’eau glacée sont principalement “des cadres et des employés passant de longues journées face à leur ordinateur dans des bureaux climatisés”.

En relevant des défis physiques extravagants, les participants chercheraient donc avant tout à fuir un univers professionnel devenu trop monotone, normé, aseptisé et de plus en plus numérique. Leur comportement ne s’apparenterait donc pas à un quelconque masochisme mais à une quête d’émotions partagées. Car “la Tough Mudder est aussi un défi que les individus doivent surmonter en équipe”. Ainsi, chaque participant doit prononcer avant le départ un serment par lequel il s’engage à “placer l’esprit d’équipe et la camaraderie au-dessus de son temps de course” et à “aider les membres de son groupe à finir”. Pour Bernard Cova, il s’agit donc d’un “exercice de camaraderie” offrant aux participants de “ressentir le sentiment de partage et de confiance réciproque qu’ils disent ne plus éprouver au quotidien”.

 

 

REFUS GÉNÉRAL DE L’ENNUI

 

 

On peut bien sûr objecter qu’en dépit de leur succès, ces pratiques restent marginales. Un récent sondage portant sur le désir de reconversion professionnelle incite plutôt à penser qu’elles représentent l’expression paroxystique d’un malaise fort répandu (2). Cette enquête établit en effet que parmi les 64 % de Français aspirant à changer de travail, 70 % mettent en avant “la quête d’une activité plus en phase avec leurs passions” et 36 % la volonté de “quitter un poste dont ils ont fait le tour et dans lequel ils s’ennuient”.

Experte en reconversion professionnelle, Marjorie Lombart traduit d’une formule cette aspiration contemporaine : “Parions sur un monde du travail dans lequel on remplacerait le ‘Bon courage !’ du matin par ‘Amuse-toi bien !’. (3)” Pas si naïf, à condition de comprendre qu’au travail, l’amusement rime avec l’engagement et la volonté de se surpasser individuellement et collectivement. Décidément, il est temps de refaire du travail une aventure collective !

 

 

Jean-Marc Charlet,

David Heinry,

Erwan Nabat,

Xavier Sabouraud,

Vincent Saule

 

 

(1) “Pourquoi les cadres paient pour souffrir le dimanche”, par Bernard Cova, Harvard Business Review, décembre 2017.
(2) Les Français et la reconversion professionnelle, sondage réalisé par le groupe AEF (Agence emploi formation), novembre 2017.

(3) Psychologie Positive, novembre 2017.