On ne change pas les entreprises par décret !

On ne change pas les entreprises par décret !

La nouvelle chronique du changement signée Erwan Nabat est à lire dans le magazine Management du mois de Mai.

 

L’objet social de l’entreprise a suscité, à la faveur de la préparation de la loi Pacte (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) et de la remise du rapport Nota-Senard, une controverse entre juristes, économistes, think tanks, chefs d’entreprise, hommes politiques et représentants syndicaux. La modification de l’article 1833 du code civil, le renforcement de la participation des administrateurs salariés ou l’émergence d’un statut d’entreprise à mission méritent-ils cependant cette agitation et peuvent-ils à eux seuls réinscrire l’entreprise dans la modernité ?

 

Si modifier quelques articles du code civil pour associer le terme « entreprise » à ceux de « social » et de « responsable » peut apparaître à certains comme un geste symbolique d’une infinie hardiesse, cela n’est rien au regard de ce que sont réellement devenues les dites entreprises depuis la rédaction de ces articles… au XIXe siècle. D’une centaine de firmes créées par an en France au XIXe siècle, nous sommes passés à près de 600 000 l’an dernier. Walmart emploie presque autant de salariés (2,3 millions) que la Namibie compte d’habitants. Le chiffre d’affaires d’Apple dépasse le PIB des Pays-Bas. Se poser la question de l’implication sociétale de tels mastodontes ressemble à un combat d’arrière-garde. Leur imbrication dans les systèmes politiques, économiques et sociaux est non seulement une évidence, mais, pour eux, une nécessité. Car, comme l’a montré l’économiste péruvien Hernando de Soto, c’est la qualité de l’environnement politique, juridique, social et économique qui détermine la capacité de développement des entreprises.

 

Reste les questions de la responsabilité et de la gouvernance. La financiarisation et la course à la rentabilité – qui conduisent parfois à des drames comme l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh (plus de 1000 victimes) – sont évidemment des sujets de préoccupation que le courant d’air frais apporté par l’économie sociale et solidaire ne peut à lui seul régler. Cela fait des années que la responsabilité est devenue un enjeu pour les entreprises soucieuses de l’image qu’elles renvoient à leurs clients et à leurs investisseurs, mais aussi aux millenials, qui aspirent autant à donner un sens à leur existence que la génération précédente aspirait à être salariée. On peut parier, d’ailleurs, qu’elles prendront vite une nette avance dans ce domaine sur les Etats. Et puis l’entreprise ne peut être réduite à sa vocation de générer des profits. Comme le rappelait Henry Ford, elle « doit faire des profits, sinon elle mourra. Mais si l’on tente de faire fonctionner une entreprise uniquement sur le profit, alors elle mourra aussi, car elle n’aura plus de raison d’être ».

 

Quant à la gouvernance, que vaut la présence d’un administrateur salarié face à la déferlante des outils et méthodes de démocratie directe qui transforment les entreprises en organisations libérantes autant que libérées ? Plus que jamais, celles-ci sont en phase de transformation. Et inscrire cette transformation dans la loi revient, pour paraphraser Cocteau, à feindre d’être les organisateurs des événements qui nous dépassent.