La fin du culte de la performance ?

La fin du culte de la performance ?

Les étranges dérives comportementales de certains dirigeants, qu’ils soient de petites ou de grandes entreprises, du nouveau monde comme de l’ancien, viennent nous rappeler que la recherche forcenée de la performance dans les organisations n’est pas une activité sans risque.  Si l’actualité nous pousse à penser au célèbre patron de Tesla, Elon Musk, dont l’activité erratique sur les réseaux sociaux est parfois analysée comme des signes avant-coureurs d’un léger burn-out, beaucoup d’autres avant lui ont montré que l’activité et l’effort déployés dans le but de réussir, d’atteindre les objectifs, est de l’ordre du « surhumain », voire de l’inhumain.

 

La performance semble avoir envahi toutes les sphères, jusqu’aux plus intimes et improbables, de nos existences : elle est sportive, économique, boursière, écologique, musicale ou sexuelle… A l’origine utilisée pour désigner les résultats des chevaux de course, la performance est plus qu’un objectif. Elle est devenue pour le monde occidental une forme de religion, celle qu’avait prédit Alain Ehrenberg lorsqu’il écrivit en 1991 son étude la plus célèbre : le culte de la performance. Dans le monde du manager en perpétuel changement, plus rien en effet ne semblait devoir, au moins jusqu’à il y a peu, échapper à son appétit gargantuesque. A l’image du sportif de haut niveau, le manager moderne était celui qui non seulement devait dépasser sans cesse ses objectifs, mais également faire preuve dans ses comportements et ses actions, y compris en dehors du travail, d’une discipline et d’une rigueur propre à donner à cette performance des garanties de longévité. Le « mens sana in corpore sano », cette invocation issue d’une fable satirique et néoréactionnaire de l’ère romaine, était donc devenue la philosophie de l’actif occidental accompli.

 

Mais depuis quelques années, et en particulier depuis quelques mois, le culte de la performance semble avoir du plomb dans l’aile. On pourrait même prédire que le monde du « surhomme » est sur une voie de garage. Trois raisons expliquent pourquoi les fidèles s’éloignent de ce culte exigeant.

 

Tout d’abord, la performance a un revers évident à sa belle médaille de championne : elle épuise. Le nombre de burn-out ne cesse de progresser. En France, Certaines études avancent le chiffre de 30% de la population active touchée par cette « maladie », chiffre difficilement vérifiable mais qui, associé à la quête désespérée et quelque peu absurde du bonheur et du bien-être, donne néanmoins une idée de l’ampleur du phénomène. Ensuite parce que la performance humaine est plus que jamais concurrencée : les machines sont plus performantes que nous, et ce dans tous les domaines. Les intelligences artificielles et robotiques battent nos records à plate couture et même les plus farouches workaholic vont finir par s’interroger sur le sens à donner à devenir un Stakhanov de la réussite. Enfin, la performance à tout prix a conduit à des tricheries écologiques et technologiques (cf. scandale Volkswagen) qui ne peuvent plus avoir cours, tant la transparence, la capacité à croiser et vérifier les informations rendent désormais improbable la falsification des résultats.

 

Dans un monde où les records sont faits pour être débattus plus que pour être battus, Elon Musk et tous les patrons du monde occidental auraient sans doute intérêt à étudier cette sentence de l’inventeur qui les a inspirés, Nikola Tesla, qui termina sa vie ruiné mais dont la notoriété a traversé le siècle : « je suis reconnu pour être l’un des plus travailleurs et peut-être le suis-je, si réfléchir équivaux à travailler. Mais si travailler est interprété comme une performance définie dans un temps spécifié, alors je suis peut-être le pire des fainéants. »