Haro sur le « bon père de famille »

Haro sur le « bon père de famille »

La nouvelle chronique du changement signée Erwan Nabat est à lire dans le magazine Management du mois de décembre. 

 

En matière de rapports au travail, l’affaire Weinstein est un séisme dont la profondeur de l’impact et l’importance des répliques ne seront sans doute mesurées que dans plusieurs années. En provoquant la prise de conscience mondiale d’un phénomène, le harcèlement, vécu quotidiennement par des millions d’individus, notamment des femmes, il vient violemment bousculer le management patriarcal des entreprises et des institutions.

 

Depuis des années, le sujet des rapports hommes-femmes était abordé sous l’angle de l’égalité, dans un silence relatif et confortable. Certes, en France, ce rapport a évolué de façon positive, au moins sur le plan quantitatif. La loi Copé Zimmermann a permis de voir 35% de femmes investies dans les conseils d’administration des grandes entreprises en 2017, contre 8,5% 10 ans plus tôt. Mais bien des injustices demeurent, dont les écarts de salaires (18,6%) sont les plus visibles.

 

En libérant la parole, principe fondateur des révolutions en marche, l’affaire Weinstein vient de mettre un coup de boutoir _espérons-le, décisif_ à la gestion « en bon père de famille », ce principe rayé depuis 2014 de nos textes législatifs et dont la douce musicalité cachait une réalité autrement plus brutale. Elle s’étend plus largement au pouvoir et à ses abus.

 

La (re)découverte par le grand public de l’extrême violence des rapports professionnels, touchant de surcroît des personnes qu’on pensait protégées par leur célébrité, a montré qu’une domination d’un autre temps avait toujours cours. Il est réapparu soudain, comme une évidence malsaine, que la dépendance au travail, au salaire, à l’ascension sociale, pouvait se transformer en soumission et en compromission non consenties mais difficilement avouables. Et que la victime, par un retournement singulier, devenait coupable de ne pas avoir dénoncées. C’est sur ce point que l’affaire Weinstein risque d’avoir le plus de conséquences : elle explose, et ce n’est pas un hasard, au moment précis où le rapport au travail change profondément.

 

Les contrats du XXe siècle étaient toujours à l’avantage de celui qui procurait l’emploi et, avec lui, le salaire, l’ascension sociale et la sécurité. Un simple geste du seigneur-employeur pouvait briser le rêve et la carrière du serf-salarié, qui offrait sa force productive. Ce dernier acceptait cette dépendance, quitte à apprendre, parfois à ses dépens, que le bon père de famille pouvait se comporter en père abusif.

 

Ces fondements volent en éclat : la force de travail n’est plus seulement productive, mais aussi créative. La valeur des produits dépend d’une chaîne complexe à laquelle chacun peut apporter une contribution. Le lien employeur/employé s’atténue au profit de celui d’intégrateur/créateur. Chacun est autonome, chacun est interdépendant. L’épanouissement remplace le salaire, l’utilité sociale, l’ascension, et le plaisir, la sécurité. Dans ce nouveau monde, la femme-créatrice, chère à Nikki de Saint-Phalle, sera sans doute bien plus à l’aise que l’homme.