Des formes de mobilisation inédites dans l’entreprise ?

Des formes de mobilisation inédites dans l’entreprise ?

Depuis quelques années, des formes de mobilisation inédites traversent et bousculent nos sociétés. Depuis le printemps arabe, jusqu’aux bonnets rouges et aux gilets jaunes, en passant par la Manif pour Tous, Nuit Debout, Podemos ou Occupy Wall Street, des manifestations aux allures spontanées viennent faire vaciller les pouvoirs en place tout en en évitant soigneusement de se réclamer des corps intermédiaires (syndicats, partis ou associations), pourtant censés réguler l’interaction entre l’Etat et le citoyen. Si ces mouvements de protestation populaires et autonomes ont semblé jusqu’à présent se concentrer sur la vie « citoyenne », vont-ils indéfiniment contourner le monde des affaires ?

Au regard des statistiques, la réponse pourrait être affirmative, tant la trajectoire des mouvements « sociaux » en entreprise semble être la photo en négatif de ceux qui agitent de plus en plus la société civile. En France, le nombre de jours de grève ne cesse de baisser, et le nombre de grèves lui-même chute, passant à 712 en 2017, contre 801 en 2016 et 966 en 2015. Et 2018 semble suivre la même tendance, voire l’accélère. Est-ce une bonne nouvelle ? Rien n’est moins sûr. En France comme ailleurs, l’entreprise bénéficie certes d’atouts incontestables par rapport aux Etats pour gérer la « grogne sociale ». Elle est une forme d’organisation plus récente et moderne et réfléchit sans cesse aux meilleurs moyens de l’améliorer. Elle dispose de capteurs avancés de son climat social et a installé un management de proximité à même de tenir et gérer le terrain. Elle a (en général) une raison d’être claire qui rassemble ses collaborateurs autour d’un but commun. Elle leur offre en retour une forme de garantie inscrite dans le contrat de travail, et une rémunération leur permettant d’être intégrés socialement. Elle bénéficie enfin d’un environnement législatif et réglementaire qui lui donne les moyens de réguler et organiser un dialogue social constructif, dont les grèves font partie. En apparence donc, tout va bien et le risque est limité.

Mais à y regarder de plus près, le diagnostic n’est pas aussi clair. Et le paradoxe entre une société qui s’agite et un monde de l’entreprise qui s’apaise se floute au fur et à mesure qu’on essaie de s’en approcher. L’entreprise providence, qui a pour une part remplacé l’Etat que la banqueroute financière écarte lentement mais sûrement de ce chemin, perd peu à peu les liens indéfectibles qui le lient à son collaborateur. Chez ATOS comme dans d’autres entreprises, pour embaucher des talents sur le continent américain, il faut accepter qu’il fasse un temps partiel et lui laisser le loisir de construire en parallèle sa start-up. La représentation syndicale si faible en France mais forte dans d’autres pays, est dépassée par les formes de démocratie directe à la disposition de tout citoyen disposant d’un smartphone : il n’a jamais été aussi simple de déposer un message sur la boite LinkedIn ou le compte WhatsApp de son patron. Il n’a jamais été aussi aisé également de critiquer sans risque son entreprise via des applications telles que Glassdoor. Et la rémunération n’est pas ou plus (si tant est qu’elle ne l’a jamais été) un critère de choix déterminant : les étudiants des grandes écoles signent des manifestes écologiques pour que la raison sociale de l’entreprise qu’ils vont choisir corresponde aux valeurs qu’ils défendent. Bref, les piliers de la paix sociale et de l’équilibre si rudement conquis dans les 50 dernières années a des risques majeurs de voler en éclat. Et par voie de conséquence, de nouveaux modes de contestations, plus directs, plus collectifs, plus imprévisibles, ont eux la possibilité d’émerger au sein même de nos entreprises.

Doit-on s’en inquiéter ? Sûrement pas. « Etre contesté, c’est être constaté », disait le grand Victor Hugo, éminent représentant de notre esprit gaulois si décrié mais si créatif. C’est en se nourrissant de la contestation en s’en enrichissant que le changement doit et va venir. Et que la légitimité de nos institutions comme de nos entreprises va paradoxalement grandir.