Le travail, une passion humaine

Le travail, une passion humaine

On a lhabitude de traiter du travail à travers les catégories de l’économie politique, du droit ou de la sociologie. Mais pourquoi ne lui appliquerait-on pas le langage du sentiment ?, sinterrogent les contributeurs dun récent dossier de Philosophie Magazine consacré au travail (1). Le projet est dautant plus bienvenu que les mutations du travail viennent actuellement bouleverser la nature des liens qui nous unissent à lui.

 

Nouvelles conjugalités professionnelles

 

À linstar des relations amoureuses, bousculées dans les années 70 par la remise en question de la famille traditionnelle, le travail est aujourdhui exposé à de profondes mutations. En admettant que notre ancienne attache au travail était assimilable au contrat de mariage bourgeois, un lien de longue durée et exclusif avec la même activité, ne serions-nous pas en train dassister à l’émergence de nouvelles conjugalités professionnellesqui iraient du papillonnage à la polygamie en passant par le mariage et le démariage ?, sinterrogent Marie Denieuil et Martin Legros.

 

Un simple coup d’œil aux transformations à l’œuvre sur le marché du travail semble valider lanalogie. Comme le rappelle Alexandre Lacroix, coordinateur du dossier, nous vivons la crise des formes classiques du salariat, pris en étau entre la disparition de lemploi à vie, la nécessité davoir à embrasser plusieurs carrières, lubérisation et la précarisation subies, mais aussi l’émergence des autoentrepreneurs, travailleurs indépendants et autres créatifs culturels peuplant les espaces de coworking.

 

Désirs contradictoires

 

Plus que pendant les décennies précédentes, le travail prend aujourdhui une multiplicité de formes exprimant autant de désirs apparemment contradictoires. Regardez tout autour de vous : la majorité des gens se plaignent davoir trop de boulot, d’être sous leau, tandis que la minorité restante sennuie et rêverait de travailler plus ou davoir des missions plus captivantes. Les salariés aspirent à sortir du moule alors que les indépendants voudraient davantage de sécurité”, observe Alexandre Lacroix.

 

Un constat probablement encore en dessous de la réalité car, sur le terrain, les managers remarquent que ces aspirations loin de départager les travailleurs en deux groupes distincts se retrouvent plutôt en chacun deux. Tout se passe comme si le sujet laborieux nen finissait plus, en paroles comme en actes, de demander limpossible, estiment les contributeurs de Philosophie Magazine, confirmant ainsi que notre rapport au travail emprunte au sentiment amoureux son exigence.

 

Une nouvelle devise managériale

 

Mais est-ce vraiment impossible ? Comme le notent Marie Denieuil et Martin Legros, sur le terrain, cest plutôt la conciliation qui sexprime en une multitude dexpériences menées aussi bien en marge de lentreprise quen son sein : le partage entre le salarié, attaché à une seule entreprise, et lindépendant, attaché à son cabinet privé, est en train de voler en éclats pour laisser la place à de nouveaux statuts, de nouveaux espaces de travail et de nouvelles façons de vivre sa profession. Mais aussi un nouveau langage et de nouveaux concepts. Les maîtres mots en sont : coopération, autonomie, horizontalité, plaisir.

 

Et si lentreprise faisait de ces termes sa nouvelle devise managériale, parvenant ainsi à évacuer aussi bien lennui et la routine qui gangrènent les anciennes organisations que la précarité et la solitude qui menacent les nouveaux indépendants ? Si tel est le cas, elle démontrera quelle est bel et bien le meilleur endroit où les hommes et les femmes peuvent cultiver leur amour du travail !

 

Jean-Marc Charlet,

David Heinry,

Erwan Nabat,

Xavier Sabouraud,

Vincent Saule

 

(1) Travail, je taime, (moi non plus),
Philosophie Magazine, n° 109, mai 2017