Sens et vision, antidotes à la crise

Sens et vision, antidotes à la crise

Dans le chaos inédit de l’actuelle campagne présidentielle, une chose perdure toutefois : l’injonction adressée aux candidats de présenter un projet “chiffré”. On comprend les motifs de cette exigence : en les contraignant à “budgéter” leurs propositions, on espère les détourner de la tentation de l’emporter en promettant de “raser gratis”. Il est vrai que la chose s’est déjà vue… Toutefois, dans le même temps, cet exercice n’est pas sans susciter un certain malaise tant il est emblématique des écueils qui contribuent à empêcher l’émergence d’un véritable élan réformateur, dans le pays bien sûr, mais parfois aussi dans les entreprises.

 

La prévisibilité contre l’agilité

 

Le premier écueil est d’ignorer l’incertitude avec laquelle tout dirigeant doit désormais compter. Exiger un projet chiffré sur cinq ans n’a plus aucun sens dans un environnement volatile, incertain, complexe et ambigu. Comme le souligne Dominique Genelot, vice-président du Réseau Intelligence de la Complexité, “alors que la complexité est caractérisée par une prévision impossible de l’avenir, nous continuons d’agir comme si tout était stable […] Nous préférons nous raccrocher à une fausse certitude plutôt que d’affronter l’incertitude et d’y construire notre route en marchant.”

Le second écueil est de restreindre dramatiquement l’horizon des possibles. Alors que l’un des rares aspects séduisants de l’incertitude actuelle est de présenter un avenir ouvert à investir en faisant appel à la créativité de tous, cette planification gèle l’imagination en exigeant que chacun se conforme à un scénario fixé à l’avance. Cette façon de faire est donc stérilisante alors que, comme l’écrit Jean-Paul Delevoye, ancien président du Conseil économique et social, “la question est précisément de donner un sens collectif aux milliers d’initiatives qui émergent spontanément”.

 

Plan formaté ou rêve partagé

 

Le troisième écueil est de donner un tour technocratique aux réformes. En effet, à focaliser sur les moyens plutôt que sur les fins, on finit par ôter tout sens au projet. “La société civile a besoin de leaders, et pas seulement de managers. Elle attend des dirigeants qu’ils donnent envie. […] Nos responsables sont prisonniers de logiques comptables et de principes de précaution”, déplore Jean-Paul Delevoye avant de préciser : “Martin Luther King ne disait pas ‘j’ai un plan’, il disait ‘j’ai un rêve’.”

Le quatrième écueil est de laisser croire qu’un projet défini par un petit aréopage d’experts pourra être mis en œuvre depuis le haut de la pyramide institutionnelle par la seule volonté d’un homme, alors qu’une réforme ambitieuse exige, davantage qu’un acquiescement formel, une mobilisation réelle de tous les acteurs concernés. Comme le rappelle Dominique Genelot : “Comment peut-on attendre des individus qu’ils adhèrent à un projet si on ne leur a donné aucune possibilité sérieuse de participer à son élaboration ?”

 

Un désir inassouvi d’engagement

 

Ces écueils peuvent paraître véniels. En réalité, ils ne le sont pas. Faisant le constat qu’en Europe “la plupart des dirigeants ne sont plus porteurs d’une vision, d’une représentation d’un futur souhaitable, qui soit mobilisatrice et permette de conférer du sens et une cohérence à long terme aux actions collectives”, Hugues de Jouvenel y voit l’une des causes de la crise de confiance que traverse l’Occident (3). Une chose est sûre : le discrédit qui frappe aujourd’hui les gouvernants doit agir comme un avertissement pour les dirigeants d’entreprise. Nos contemporains ne demandent qu’à s’engager, s’impliquer et même se projeter collectivement dans l’avenir. Mais encore faut-il leur donner des raisons de le faire. C’est valable pour les citoyens. Et plus encore pour les salariés.

 

 

 

Jean-Marc Charlet,

David Heinry,

Erwan Nabat,

Xavier Sabouraud,

Vincent Saule

(1) Manager dans (et avec) la complexité, par Dominique Genelot,
Éditions Eyrolles, février 2017 (édition revue et augmentée), 405 p.
(2), (3) Futuribles n°417, mars-avril 2017.