Faire de l’incertitude un terreau fertile

Faire de l’incertitude un terreau fertile

 

“Si l’on cherche à prendre un peu de recul et à poser un mot sur la période historique que nous traversons actuellement, ce qui vient spontanément à l’esprit est : incertitude”, remarquent les contributeurs d’un récent dossier de Philosophie Magazine consacré à la bonne façon d’agir dans un monde dans lequel “il est devenu difficile d’émettre des pronostics pour l’avenir” (1).

 

L’incertitude au cœur du monde

 

Pour faire face à cette situation bien expérimentée par les dirigeants et les managers, la première attitude consiste probablement à relativiser le caractère inédit de la situation. “Je ne pense pas que le monde actuel soit particulièrement incertain. La situation que nous connaissons n’a rien d’exceptionnel. Elle est normale, dans l’ordre des choses. Ce qui n’est pas normal, c’est d’avoir cru ou de croire encore que le monde est prévisible”, estime Jean-Luc Marion, spécialiste de l’histoire de la philosophie et enseignant à l’université de Chicago.

Bien sûr, cette situation n’est pas très confortable car “le progrès, cette dynamique que l’on pensait inscrite dans la marche naturelle du monde, se révèle désormais comme une idéologie. Et nos modèles de prévision s’enrayent et se cassent. Mais ce n’est pas une configuration nouvelle. Par le passé, on a déjà pu constater que le monde n’obéit pas à la rationalité supposée de la modernité des Lumières, mais qu’il est en réalité régi par l’incertitude”.

 

L’incertitude, fruit de la liberté

 

Si l’incertitude est depuis toujours la norme, alors la sagesse consisterait plutôt à l’accepter et peut-être même à l’accueillir comme un bienfait puisque, comme le souligne le philosophe et historien des sciences Pierre-Henri Castel, l’incertitude va de pair avec la liberté. “L’incertitude renvoie au fait que tout n’est pas déterminé. C’est la condition sine qua non de l’action”, écrit-il. En effet, si tout était déterminé par avance, il serait vain de vouloir agir, infléchir le cours des événements. L’augmentation actuelle du sentiment d’incertitude proviendrait donc du fait que l’idéal de liberté individuelle de nos sociétés s’est, en grande partie, réalisé. “Aujourd’hui, l’autonomie n’est plus tant une aspiration qu’une condition, l’équivalent strict de la dignité humaine. Jeune ou vieux, il n’y a plus d’âge pour affronter l’incertitude et donc être autonome, pour se fixer un cap dans une vie qui peut prendre toutes les directions”, si bien que, pour tout un chacun, il est même valorisé de “devenir l’agent de son propre changement”, observe le philosophe.

 

Un appel à l’action collective

 

La véritable nouveauté résiderait donc plutôt dans le fait que, désormais, l’incertitude s’affronte plus fréquemment dans la solitude d’une multitude de choix individuels. Pour résoudre l’angoisse qui souvent nous étreint, la solution ne consiste donc pas à tenter vainement de tout maîtriser mais à retrouver une dimension collective à cette aventure pleine de rebondissements que sont la vie et l’histoire. A cette condition, comme l’écrit Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine, “l’incertitude ne sera pas que la mesure de notre impuissance, mais elle pourrait devenir un terreau fertile”. Un avenir incertain n’est donc nullement un appel au fatalisme, à l’immobilisme et encore moins au repli frileux sur soi. Dans la société tout entière comme dans l’entreprise, il est plutôt un appel à élaborer des projets collectifs qui permettent de s’y engager avec confiance.

 

Jean-Marc Charlet,

David Heinry,

Erwan Nabat,

Xavier Sabouraud,

Vincent Saule

(1) “Pourquoi tout peut arriver. Le principe d’incertitude”, Philosophie Magazine,  n° 108, avril 2017